La communication européenne a passé une décennie à courir après ses retards : retard sur les plateformes, retard sur la désinformation, retard sur les formats. Les prochains retards se joueront ailleurs, sur trois frontières où la question n’est plus « savons-nous faire ? » mais « jusqu’où avons-nous le droit d’aller ? ». Vingt ans de campagnes m’ont appris une chose : ces questions-là se tranchent toujours trop tard, dans l’urgence, après le premier scandale. Autant les instruire maintenant.
L’hyper-personnalisation par l’IA : la tentation et sa ligne de crête
L’intelligence artificielle permet désormais de délivrer à chaque citoyen, dans sa langue et selon ses préoccupations, une information ciblée sur l’impact d’une directive climatique ou d’un fonds de relance. La promesse est réelle : reconnecter l’institution au quotidien des gens.
La ligne de crête l’est tout autant. Où passe la frontière entre l’information utile et la propagande micro-ciblée ? Comment utiliser la puissance des algorithmes sans fabriquer des bulles de filtres pro-européennes, aussi opaques que celles que Bruxelles dénonce chez les plateformes ? Le risque le plus insidieux est là : que les réglages d’une communication publique augmentée par l’IA se décident dans les paramètres, jamais en séance.
La prochaine innovation de la communication européenne ne sera donc pas technologique : elle sera de gouvernance. Une charte de l’IA communicationnelle, avec transparence des algorithmes employés, consentement explicite du citoyen et contrôle par un comité indépendant, coûterait peu et éviterait beaucoup. L’objectif n’est pas d’informer davantage : c’est d’informer d’une manière qui renforce la confiance au lieu de l’éroder.
De la défense à l’anticipation
Depuis dix ans, l’Union est en posture défensive face à la désinformation : cellules de fact-checking, démentis, réactions. Réagir, c’est déjà être en retard.
Le territoire à conquérir est celui de l’anticipation. Les outils existent pour analyser les signaux faibles, détecter l’émergence d’un narratif hostile et identifier les communautés ciblées avant la saturation. Encore faut-il accepter la conséquence : occuper le terrain en continu, avec des contenus qui incarnent l’institution, des visages, des histoires, des formats natifs par plateforme. Un espace public que l’on n’occupe pas est occupé par d’autres.
Neutralité ou plaidoyer : l’intégrité démontrée
C’est le plus ancien des trois dilemmes, et le numérique en a relevé le prix. Comment le Parlement européen peut-il inciter au vote et défendre la démocratie sans être accusé de partialité ? Comment une présidence du Conseil peut-elle jouer l’arbitre impartial tout en représentant un gouvernement aux intérêts nationaux ?
Les deux refuges habituels sont deux impasses : la neutralité aseptisée, inaudible ; le plaidoyer militant, qui aliène une partie des citoyens et nourrit les accusations d’ingérence. La sortie n’est ni l’une ni l’autre : c’est la transparence sur l’intention. Une institution qui cesse de prétendre à l’objectivité absolue et assume publiquement son rôle, protéger le processus démocratique, peut être discutée ; elle ne peut plus être accusée de dissimulation. La clé n’est pas la neutralité parfaite, c’est l’intégrité démontrée. Romain Badouard le disait déjà de la régulation des contenus, et l’avertissement vaut pour la communication publique : « à trop vouloir réguler, on risque effectivement de perdre ce qui faisait d’internet un outil au service de la liberté d’expression des citoyens et des citoyennes » (Les Nouvelles Lois du web, Seuil, 2020). Gouverner ces frontières, oui ; les verrouiller, non.
Trois frontières, une seule exigence : cesser de traiter ces questions comme des problèmes techniques alors qu’elles sont des choix politiques. Qui, dans les institutions, est aujourd’hui mandaté pour les trancher ?