Le nouveau storytelling du « retour de la France en Europe » saura-t-il convaincre les Français et nos partenaires européens ?

La lecture de l’analyse de Thierry Chopin pour la Fondation Robert Schuman sur « Le « retour de la France en Europe » : à quelles conditions ? » est fort intéressante pour comprendre le moment européen de la France avec Emmanuel Macron. Ce nouveau récit européen en France est-il susceptible de convaincre autant les Français que leurs partenaires européens ?

La rhétorique d’un nouveau discours français sur l’Europe pour une « Europe souveraine » qui protège : une argumentation convaincante surtout pour les Français

Selon Thierry Chopin, le nouveau discours d’Emmanuel Macron sur l’Europe se dégage précisément tant de la campagne présidentielle que de ses nombreux discours (Athènes, Sorbonne, Parlement européen, Aix-la-Chapelle).

Face aux grands défis contemporains, le président français plaide pour la refondation d’une Union européenne « souveraine », capable d’exister dans le monde actuel pour y défendre nos valeurs et nos intérêts. Redonner du sens au projet européen se traduit donc par de nouvelles priorités portant essentiellement sur les sujets régaliens en se dotant en particulier d’une vraie politique de défense et de sécurité commune.

« Le projet visant à développer une Europe de la souveraineté présente des avantages tant conjoncturels que structurels dans la mesure où il existe une continuité évidente entre la dimension interne de ces défis et des moyens d’y faire face et la dimension externe à l’échelle internationale. Un tel projet prend également tout son sens du point de vue de la gestion des nouveaux rapports de force géoéconomiques mondiaux, tant sur le plan climatique, numérique et commercial, l’Europe devant être capable de défendre ses intérêts stratégiques et ses préférences collectives. »

Evaluons le potentiel de ce nouveau récit d’une Europe souveraine qui protège tant auprès des Français que des Européens :

  • Pour les Français, la balance est plutôt favorable puisque ce récit correspond aux préférences collectives les ancrées : « l’adéquation entre le modèle historique, l’identité politique française et son héritage étatique d’un côté et la nature «  régalienne  » des défis à relever de l’autre peut permettre de lutter efficacement contre la défiance croissante des Français vis-à-vis de la construction européenne » ;
  • Pour les Européens, la possibilité d’un partage du récit français pour l’avenir du projet européen est plus nuancée : « la voix de la France peut être légitimement forte sur les sujets régaliens, compte tenu à la fois de sa puissance militaire et diplomatique ou de la reconnaissance de son expertise » mais disons cela ne correspond pas non plus vraiment au logiciel des Européens.

Extrapolons le potentiel de ce nouveau récit politique sur l’Europe souveraine et protectrice, dans la perspective des élections européennes. Cette rhétorique qui réinterprète, à l’heure des nouveaux défis, la raison d’être du projet européen de protéger à la fois physiquement et économiquement les Européens ne risque-t-elle pas d’apparaître, aux yeux d’une partie des Français et des Européens, comme une forme dissimulée sinon subvertie d’un nouveau « vrai » souverainisme ?

Le débat autour du scrutin européen risque de se cliver autour d’une nouvelle ligne de fracture entre les faux souverainistes qui courent après une souveraineté nationale illusoire et en lambeaux face aux vrais souverainistes conséquentialistes, qui jugent l’Europe comme l’échelle indispensable pour répondre aux nombreux nouveaux défis.

Le besoin d’un nouveau « discours de la méthode » : une rhétorique française en déficit de crédibilité et d’influence à l’épreuve des Européens

Selon Thierry Chopin, la capacité du nouveau récit européen sur le retour de la France en Europe ne peut parvenir à convaincre les Européens qu’à certaines conditions qui vont bien au-delà de la vulgate sur les indispensables résultats économiques et équilibres budgétaires pour rompre avec la préférence pour la dépense publique et le chômage de masse.

Pour le dire franchement, il s’agit de « défranciser » le discours français sur l’Europe, trop imprégné par le contexte politico-culturel « où le stato-centrisme hexagonal couplé à la très faible influence de la culture économique en France produit une défiance très forte à l’égard du marché et de la concurrence européenne comme de la mondialisation ».

Plus profondément, il s’agit surtout de « défranciser » le leadership à la française sur l’Europe, où l’exercice du pouvoir est, selon la culture politique, une pratique très hexagonale, centralisée et verticale du pouvoir alors que les décisions européennes découlent de compromis négociés entre une pluralité d’acteurs.

Examinons, du coup, le potentiel d’Emmanuel Macron pour l’influence de la France sur la scène européenne. Certes, son élection a marqué un enthousiasme sincère des milieux bruxellois, à défaut de pouvoir en dire autant de toutes capitales européennes. Mais, son image est problématique : « perçu certes comme un libéral mais un libéral à la française, c’est-à-dire étatiste avec une vision statophile de l’économie ».

Surtout, « son leadership doit réussir à trouver le juste équilibre entre volontarisme et décisionnisme, d’un côté, et l’approche plus modeste, patiente et consensuelle requise par le difficile exercice de la négociation entre une diversité de pays partenaires, de l’autre ». Enfin, sa vision de l’Europe ne doit pas se réduire à un « jardin à la française » fondée sur un désir de projection des conceptions françaises au niveau européen.

Au total, la capacité du nouveau récit d’une Europe souveraine qui protège ne peut réussir à convaincre les Français et les Européens qu’à la condition d’une double conversion à la réalité dans une sorte de synthèse, complexe, entre la nécessaire transformation de la France contre sa « vieille culture politique » et la conversion des Européens à concéder à un leadership français fait d’ambitions réalistes.

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