Vers une éditocratisation du journalisme européen ?

A l’issue du Conseil européen des 7 et 8 février dédié aux négociations sur la programmation financière de l’UE pour 2014-2020, dont la principale conclusion est la baisse inédite du budget de l’UE ; les réactions des correspondants de presse européens semblent évoluer d’une approche traditionnellement neutre (informative et/ou éducative) vers un rôle plus engagé d’éditorialistes politiques…

Mieux comprendre le métier du journalisme européen

Selon la théorie, le métier de journaliste européen consiste à mener 2 activités complémentaires :

  • d’une part, une activité de médiateur des informations politiques issues notamment de sources européennes ;
  • d’autre part, un métier d’acteur du débat public en tant que commentateur et formateur d’opinions à partir des affaires politiques européennes.

L’équilibre entre ces 2 dimensions du métier est influencé par plusieurs facteurs :

  1. la demande du public : l’audience des journalistes européens tend plutôt à exiger un niveau d’exigence et de précision supérieur par rapport aux journalistes non spécialistes de l’UE ;
  2. l’agenda des institutions européennes : l’activité de l’UE tant via des campagnes publiques qu’en tant que source d’information est à la fois prolifique et inefficace ;
  3. la ligne éditoriale du média : chaque rédaction se reconnaît dans des préférences, des valeurs et des opinions ;
  4. l’investigation : chaque journaliste dispose d’une capacité personnelle plus ou moins importante d’accès aux ressources et de relations professionnelles ;
  5. la sélection des sujets : chaque sujet fait l’objet d’une négociation entre le rédacteur en chef et le journaliste tant en volume qu’en matière d’angles.

Le journalisme européen : un journalisme plus éducatif que partisan

Paul Statham dans « Political Journalism and Europeanization: Pressing Europe? » a réalisé en 2006 une étude empirique transnationale comparative portant sur 7 pays (UK, FR, D, NL, I, ESP, CH) sur la base de l’analyse des contenus de 4 journaux par pays et d’entretiens avec plus de 100 journalistes.

Les principaux enseignements de cette étude sont :

1. La plupart des titres de presse produisent des positions pro-européennes, aussi bien dans la façon dont ils représentent le discours politique que dans leur contribution au débat à travers leurs commentaires – à l’exception de la presse populaire britannique.

2. Les préférences des lectorats pour la politique nationale et leur compréhension faible de l’Europe agissent comme une condition contraignante dans les efforts des journalistes pour présenter des cadres interprétatifs multi-niveaux et/ou supranationaux.

3. Les faibles efforts de l’UE de cibler l’information à la presse, par rapport à leurs « concurrents » nationaux que sont les gouvernements limitent encore les possibilités d’une couverture «européanisée ».

4. Le déficit démocratique de l’UE est un sujet important pour les journalistes, mais pas au point d’être une source de motivation pour transformer le rôle des médias. La responsabilité de remédier à toutes les insuffisances de la communication politique européenne est laissée sur les épaules des élus. Les journalistes ne voient pas l’Europe comme une opportunité pour étendre leur propre rôle politique.

5. Néanmoins, des différences existent dans la couverture des affaires européennes, liés à la nature de l’objet UE qui ne rentre pas facilement dans les valeurs de la presse et les pratiques journalistiques établies. Les journalistes ont des problèmes avec la qualité politique de l’information de l’UE plutôt faible, ce qui rend difficile d’intégrer l’UE dans l’information immédiate et personnalisée, le format standard de l’information. Ainsi, en raison de leur propre défaut, les acteurs de l’UE souffrent par rapport à leurs homologues nationaux dans la couverture médiatique européenne avec des points de vue nationalisés qui ont tendance à prédominer.

6. Fait intéressant, ces mêmes particularités de la politique européenne donne plus de liberté individuelle aux journalistes d’exprimer leurs opinions par rapport aux affaires nationales. Toutefois, cela est le résultat d’un manque de repères établis, et n’est pas perçu comme une opportunité pour exprimer des opinions idéologiques sur l’UE.

Vers une éditorialisation politique du journalisme européen ?

Selon Paul Statham, le système médiatique aurait plutôt tendance à suivre le système politique de l’Europe, qu’il « représente » bien plus qu’il ne « mène » le débat politique.

C’est bien peut-être cette sensibilisation traditionnelle des journalistes européens principalement destinée à informer et à éduquer le public qui serait en train d’évoluer avec des journalistes qui agiraient plus ouvertement comme des journalistes politiques.

Ce que les négociations entreprises par Conseils européens successifs pour « sauver » la zone euro n’étaient pas parvenues à faire – compte tenu des solutions techniques et complexes –les négociations sur la programmation financière de l’UE – par la clarté des positions de chaque acteur politique tant européen que national – sembleraient favoriser un traitement plus politique des affaires européennes.

Le journalisme européen deviendrait-il plus ouvertement politique ?

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